La personne dont je voudrais vous parler, est ma grande-tante, la sœur de ma grand-mère paternelle. Elles ont d'ailleurs fini leurs vies ensemble, dans la même maison, l'une sourde, l'autre bigleuse, elles faisaient la paire, moi je vous le dis, s'engueulant comme un petit couple.

La Tante, Tante avec l'accent allemand, c'est comme cela qu'on l'appelait, jamais par son prénom. On parlait toujours de La Tante. On y parlait souvent patois allemand, sauf avec ma mère et moi, ma maman ne parlant pas tout à fait le même.

C'est d'elle que je tiens plusieurs choses. Tout d'abord, mon côté SPV (Société Protectrice des Végétaux), car j'ai cela me rend triste de jeter une plante certes moche, mais qui peux encore vivre. Vous auriez du voir sa maison, sa véranda et son jardin... Bon, l'immense avantage qu'elle avait, mon papa vous le dira, c'est qu'elle avait une terre d'excellente qualité, forcément, ça aide. Un salon un peu sombre où on n'allait quasiment jamais, mais dont l'unique fenêtre était presque masquée par une tribune de plantes vertes. En gros, il n'y avait de la lumière qu'entre ces plantes et cette fenêtre. Elle les arrosait d'ailleurs avec de l'eau tiédie sur le poêle à bois de la cuisine. La véranda pleines de plantes et de semis, dans des pots de crème, ou des pots de terre cuites cassés ou rafistolés avec du fil de fer. Il y a une plante qui me fait penser à elle, c'est l'helxine, que j'ai appelé pendant longtemps "Le Chevelu", elle en avait plusieurs pots et j'aimais plonger ma main dedans. Dans sa véranda, il y a avait aussi des catalogues trois suisses et la redoute des années 70 et 80, et des vieux Reader's Digest.

Ensuite, et non des moindres, un héritage familial qui me remplit de joie plus que n'importe quel objet matériel, c'est la recette des Spritz. Une de mes tantes doit avoir le papier original avec la liste des ingrédients en allemand sur un morceau d'enveloppe, si ma mémoire est bonne.

Et plus généralement, la cuisine et la pâtisserie. Ma maman aussi a toujours tout cuisiné, mais c'est différent. Quand elle savait que je venais manger à midi, elle me préparait toujours de la purée. J'adorais sa purée, elle était parfaite. Je ne sais pas à quoi cela était du, car vu que c'était mon père qui faisait les patates dans son jardin, on avait donc la même base. En tout cas, ma maman en fait des très bonnes, mais qui n'ont pas tout à fait la même saveur, et chaque fois que j'en cuisine, une part de moi garde un petit espoir de retrouver ce goût.

La Tante avait un don. Le don de soigner les maladies de peau. Verrues, eczéma, acné, ce genre de choses. Elle effleurait la peau malade en murmurant une prière, et normalement, une semaine plus tard, cela avait disparu. On ne devait rien mettre dessus, sauf si on avait un traitement du médecin, et laver cette partie de peau à l'eau tiède. Et y croire bien sûr. Et là vous me croyez ou pas, mais toutes mes verrues plantaires soignées de cette façon sont parties.

Elle m'a donné un livre, que j'aimais feuilleter chez elle : le trésor de la ménagère, manuel des années trente où l'on apprenait aux jeunes filles à tenir une maison. Je me suis toujours dit qu'il fallait que je le numérise, et que je vous en fasse partager quelques extraits. Comme l'éducation des jeunes filles et jeunes garçons, ou comment faire une mousse au chocolat avec seulement 5 carreaux.

Bon je pourrais encore vous en parler... Qu'elle avait la maladie de Parkinson, mais qu'elle restait peut-être plus agile de ses mains que moi quand il s'agissait de venir nous apporter un plateau avec des tasses remplies de café, alors qu'on faisait du miel dans son garage, car les ruches de mon père était au fin de son jardin. Qu'elle téléphonait à 7h du matin le samedi pour nous donner sa liste de courses "pour quand on passerait", car de toute façon, ayant vécu la guerre, avait toujours le congélateur plein et ses placards contenaient assez de farine, de sucre et de l'huile pour tenir un siège. Qu'à 4h, j'avais le droit toujours au même goûter, du fromage blanc de crémier, avec du sucre.

Bref, la Tante était une troisième grand-mère pour moi...